Home > Bibliothèque > Histoire > Othman, Le Troisieme Calife
walîd, le gouverneur de kûfa, conduisit un jour la prière du matin en assemblée en faisant quatre rak`ah au lieu des deux rak`ah réglementaires prescrites. et pour cause ! il était en état d'ébriété. l'assemblée, qui comprenait un bon nombre de personnes pieuses, telles qu'ibn mas`ûd, était encore courroucée et sous le choc de cette violation flagrante de la prescription divine, lorsque walîd, terminant la quatrième rak`ah, s'écria à l'adresse des priants : "quel beau matin ! j'aimerais bien prolonger encore la prière, si vous êtes d'accord". or, déjà des plaintes répétées étaient parvenues au calife contre walîd, à cause de sa débauche, mais souvent rejetées. `othmân était désormais accusé de ne pas écouter les griefs des plaignants et de favoriser un tel scélérat. les gens réussirent par hasard à ôter la chevalière de la main du gouverneur alors qu'il était encore insensible sous l'effet de 1’alcool, pour la remettre, à médine au calife comme, preuve du péché commis. et malgré cela, le calife se montrait hésitant et ne se décidait pas à infliger la peine requise contre le gouverneur, son cousin utérin, ce qui lui valut l'accusation d'ignorer la loi. toutefois, à la fin `othmân accepta de se rendre à l'évidence et de démettre le gouverneur de ses fonctions. le calife nomma à sa place, sa`îd b. al-`Âç, un cousin.
ce qu'on reprochait le plus à `othmân, c'était les cadeaux faramineux qu'il avait offerts, au détriment du trésor public, à ses proches et à ses parasites, qui avaient été haïs et abhorrés par le prophète. prenons-en quelques exemples. `othmân offrit cent mille dinars à al-hakam, quatre cent mille à `abdullâh b. abî sarh, cinq cent mille à marwân. on commença à murmurer un peu partout contre cette attitude, et la grogne allait chaque jour grandissant, et les critiques devenaient de plus en plus virulentes. sa conduite aussi bien privée que publique était scrutée. "a la fin, `othmân dit à ses détracteurs lors d'une réunion publique que l'argent qui se trouvait dans la trésorerie était sacré et appartenait à dieu, et qu'il allait (étant le successeur du prophète) en disposer à sa guise malgré eux. i1 proféra des menaces, lança des anathèmes contre tous ceux qui censuraient et critiquaient ce qu'il disait" . là, `ammâr b. yâcir, l'un des premiers musulmans, dont le prophète lui-même avait dit qu'il était rempli de foi de la pointe de la tête à la plante des pieds, exprima audacieusement sa désapprobation et se mit à reprocher à `othmân sa propension invétérée à ignorer l'intérêt public, et à l'accuser de faire renaître les coutumes païennes, abolies par le prophète, au mépris total de la tradition sacrée instaurée par le fondateur de l'islam. `othmân n'hésita pas à ordonner que fût fouetté ce compagnon courageux, et l'un des omayyades, parent du calife, se jeta sur le vénérable `ammâr, à qui `othmân lui-même donna un coup de pied, le jetant par terre. puis il fut battu jusqu'à l'évanouissement. les banû makhzûm, les descendants de l'oncle de `ammâr, ayant appris ce qui s'était passé, ramenèrent ce dernier et jurèrent que s'il mourait des suites des coups reçus, ils se vengeraient sur `othmân lui-même. l'écho de cet outrage à la personne du compagnon favori du prophète fut propagé à travers le territoire de l’empire musulman et contribua largement à soulever un mécontentement général.
la conquête de la perse, de la syrie et de l'egypte produisit un grand effet sur le caractère et les habitudes des très simples arabes. le luxe permanent et la douce sensualité des magnifiques cités royales des pays conquis sapèrent la rude simplicité des habitants des déserts arabes. les splendides palais, les foules d'esclaves, les multitudes de chevaux, de chameaux, le menu et gros bétail, une abondance de vêtements coûteux, la chère somptueuse, des parties de divertissements et de sports futiles devinrent désormais à la mode à travers l'empire. par exemple, `othmân avait construit pour lui-même un palais, un bâtiment imposant, avec des colonnes en marbre, de grands portails et des jardins à médine. i1 avait construit six autres palais dont un pour nâela, sa femme, et un pour chacune de ses filles. i1 avait d'innombrables esclaves, des milliers de chevaux, de chameaux et de têtes de bétail. ses propriétés à wâdî al-qorâ, à honayn, étaient évaluées à plus de cent mille dinars. on dit qu'il avait amassé d'immenses trésors. a sa mort, cent cinquante mille dinars et un million de dirhams en pièces se trouvaient dans son trésor. zobayr avait construit des palais à kûfa, à fostat, à alexandrie et dans la plupart des grandes villes de l'empire. celui de basrah existera jusqu'au quatrième siècle. ses propriétés foncières en irak lui rapportaient mille pièces d'or par jour. i1 avait acquis pas moins de mille chevaux et de nombreux esclaves. talha avait acquis des palais à kûfa, à médine, etc... sa rente journalière en irak et à nahiya sarah se montait à plus de deux mille dinars. `abdul-rahmân avait mille chameaux, dix mille moutons et cent chevaux. il laissa derrière lui une fortune évaluée à trois ou quatre mille dinars. zayd, quant à lui, laissa comme héritage une grande quantité de lingots d'or et d'argent, et une propriété foncière évaluée à dix mille dinars. mu`âwiyeh, en syrie, dépassa tous les autres par la pompe et l'éclat de ses richesses.
abû thar al-ghifâri, un vénérable compagnon du prophète, et un ascète dans son train de vie, qui vivait en syrie, fulminait contre l'émergence des riches et de l'extravagance, deux maux qui étaient à l'opposé de la simplicité du prophète et qui, faisant irruption comme un torrent, ne cessaient de corrompre les gens. cet ascète fut irrité par la pompe et la vanité qui sévissaient tant autour de lui, et il prêchait la repentante aux habitants et rappelait aux dilapidateurs ce qui les attendait : "annonce un châtiment douloureux à ceux qui thésaurisent l'or et l'argent (. . .) le jour où ces métaux seront portés d’incandescence dans le feu de la géhenne et qu'ils serviront à marquer leurs fronts, leurs flancs et leur dos". (sourate al-tawbah, verset 34-35). il s'élevait contre l'invasion de la débauche, de la consommation de l'alcool, et des pratiques interdites de certains divertissements, musique et jeux de hasard. la foule s'attroupait pour l'écouter. mécontent des troubles que provoquaient ces diatribes dans les esprits, mu`âwiyeh écrivit au calife pour dénoncer abû thar. `othmân donna l'ordre de le bannir tout de suite à médine. mu`âwiyeh, en accord avec le calife, ordonna qu'on amenât abû thar à médine sur un chameau grincheux dessellé et conduit par un chamelier rude et brutal. ainsi, abû thar qui était un vieillard aux cheveux et aux poils blancs de la tête aux pieds, grand, maigre et décharné, arriva à médine les jambes meurtries et sanguinolentes, et souffrant de douleurs dans toute son ossature. il fut reçu par le calife chaleureusement. mais abû thar dit furieusement à ce dernier : "j'ai entendu le prophète dire : "lorsque la postérité d'abul-`Âç sera au nombre de trente, elle fera siennes les richesses du seigneur et traitera le peuple de dieu comme s'il était ses propres serviteurs et esclaves. elle déviera du droit chemin. puis le peuple sera libéré d'elle par le seigneur". `othmân fut très irrité par ce qu'il avait dit et le proscrit par la suite à rabadha, un endroit sauvage dans le désert de najd, où il mourra deux ans après dans la pénurie et l'abandon. abû thar avait été l'une des quatre personnes dont l'amour avait été ordonné aux gens par le prophète qui avait déclaré à leur propos qu'elles étaient aimées de dieu. il avait été traité en ami par le prophète. lorsqu'il sentit que sa fin approchait, l'ermite demanda à sa fille de tuer un chevreau et de le préparer pour un groupe de voyageurs qui, dit-il, passeraient bientôt par là pour l'enterrer. puis une fois que sa fille lui eut fait tourner la face vers la ka`bah, il expira tranquillement. bientôt le groupe attendu arriva. il comprenait entre autres mâlik al-achtar de kûfa, (et selon certains, ibn mas`ûd) qui l'enterra dans le lieu où il était mort, en se lamentant sur lui. le récit touchant du rude traitement qui avait été réservé au prêcheur de la droiture sortait de toutes les bouches comme une plainte contre le calife. quelques jours après la mort d'ibn mas`ûd, qui avait été lui aussi maltraité par `othmân qui lui avait coupé son allocation à cause de son refus de céder son manuscrit du coran pour qu'il soit brûlé, rendit encore plus pathétique le récit du drame d'abû thar.
la septième année de son califat, un incident de mauvais augure survint à `othmân. celui-ci perdit sa chevalière en la laissant tomber accidentellement dans le puits d'aris dans la banlieue de médine. c'était une bague en argent sur laquelle il y avait l'inscription : "mohammad, le messager de dieu". elle appartenait originellement au prophète, qui l'avait fait faire en l'an 6 a.h. pour signer les lettres qu'il envoyait aux cours étrangères. après sa mort, la bague avait été portée et utilisée par abû bakr et `omar comme symbole de commandement. `othmân aussi l'utilisa de la même façon, et sa perte fut considérée comme ayant une signification sinistre. tous les efforts déployés pour retrouver la précieuse relique furent vains. ce mauvais présage pesait lourd sur l'esprit de `othmâne, bien que la bague eût été remplacée par une autre, du même modèle.
en l'an 31 a.h., yezdjird, l'empereur perse, qui fuyait d'une forteresse à une autre pour échapper à la poursuite des musulmans, fut tué à merv par un propriétaire de moulin chez qu'il avait cherché refuge. le gouvernement perse prit fin avec son dernier monarque, et tous les territoires 1ui appartenant tombèrent finalement sous le contrôle de l'islam
en l'an 32 a.h. une émeute éclata à basrah, mais elle fut rapidement et momentanément étouffée par ibn ‘Âmir, le gouverneur de cette ville.
vers l'an 33 a.h., une révolte eut lieu à kûfa. elle avait pour cause principale la tyrannie du gouvernement, sa’îd b. al-`Âç, un cousin de `othmân. i1 avait suscité en général la haine des principaux citoyens, mais depuis qu'il avait offensé tout particulièrement mâlik al-achtar qui était un chef notoire et le favori des kûfites, ceux-ci se réunissaient chaque jour chez mâlik al-achtar pour critiquer l'action publique et privée du gouverneur, saisissant toutes les occasions pour afficher leur mépris non seulement de l'administration de sa’îd, mais aussi du calife. un jour, sa`îd envoya un officier pour disperser l'une de ces réunions, mais les participants se précipitèrent sur lui et le frappèrent jusqu'à ce qu'il perdit conscience. sa`îd se plaignit auprès du calife des machinations des chefs actifs. `othmân ordonna que vingt d'entre eux fussent expulsés en syrie afin d'y être étroitement surveillés par mu`âwiyeh. ainsi, mâlik al-achtar, thabit b. qays, `Âmir b. qays, kumayl b. ziyâd, jondab b. ka`b, zayd b. sohan, `orwah b. al-jo`d, so`so`ah b. sohan, `omay b. sabi, `amr b. al-homaq et dix autres furent-ils bannis en syrie. mu`âwiyeh les logea dans l'eglise de saint mary et, compte tenu de leurs rangs et positions, s'efforça de les réconcilier par la douceur, mais ils ne cessèrent jamais d'injurier la famille omayyade en général et le calife en particulier. un jour, au cours d'une vive discussion sur ce sujet avec mu`âwiyeh, ils l'attaquèrent et le saisirent par la barbe. mu`âwiyeh se contenta de crier : "attention ! vous n'êtes pas à kûfa ! si jamais les syriens apprenaient vos insultes, par le ciel, je ne serais pas capable de les empêcher de vous mettre en pièces". mais mu`âwiyeh ayant désespéré de les pacifier, écrivit à `othmân tout à leur sujet. le calife lui donna pur instructions de transférer ses hôtes incommodes à `abdul-rahmân fils de khâlid b. al-walîd, qui était le gouverneur de himç et dont on prévoyait, d'après ses manières rudes, de les traiter comme ils le mériteraient. lorsqu'ils arrivèrent à himç, `abdul-rahmân ne leur accorda aucune audience pendant un mois. finalement il les reçut très sèchement, et il les insultait chaque fois qu'ils paraissaient devant lui, les faisant poursuivre par son cheval et ne leur adressant la parole que lorsqu'il descendait du cheval. de cette façon, il put les soumettre rapidement et à la longue, il leur permit de retoumer à kûfa. mais mâlik continua à résider à himç jusqu'à ce qu'il ait appris que sa`îd était absent de kûfa et qu'il se trouvait à médine.
mâlik al-achtar réapparut à kûfa en l'an 34 a.h., pendant l'absence de sa`îd, le gouverneur, et il reprit sa place à la tête des opposants kûfites au régime. lorsque sa`îd revint à kûfa, il constata que sa route était barrée par les habitants de la ville, qui s'étaient rassemblés en grand nombre sur les remparts pour l'intercepter au passage. alarmé par leur attitude hostile, il rebroussa chemin pour regagner médine. le calife pour faire de nécessité vertu, accéda au désir des kûfites de remplacer sa`îd par abû mûsâ al-ach`arî.
bien que `othmân eût déjà perdu l'estime du peuple comme en témoignent les illustrations ci-après, l'erreur qu'il commit en cédant par faiblesse aux rebelles fut encore plus fatale à son gouvernement. alors que les gens autour de lui le regardaient avec mépris, ceux qui se trouvaient dans les provinces lointaines de l'empire et qui souffraient de la sévérité et de la tyrannie des gouverneurs despotiques, constatant la faiblesse de `othmân, s'enhardirent jusqu'à élever la voix pour appeler à un soulèvement. des lettres séditieuses s'échangeaient désormais librement, et des messages partaient même de médine vers les différentes provinces, professant que l'épée serait vite plus nécessaire, ici même, à l'intérieur, que dans les territoires étrangers.
sa`îd b. al-Âç, le gouverneur de kûfa, étant en colère contre hichâm b. `otbah, un neveu de sa`d b. abî waqqâç, brûla la maison de hichâm à kûfa et la réduisit en cendres. sa`d b. abî waqqâç, un des premiers compagnons du prophète, l'ex-gouverneur de kûfa et actuellement un citoyen notable de médine, vint voir `othmân et lui demanda de punir en représailles sa`îd et d'indemnisser la victime. il attendit quelque temps, mais constatant que le calife ne faisait rien pour satisfaire à sa demande, sa`d, soutenu par `Âyechah, brûla la maison de sa`îd à médine, et le calife ne put entreprendre aucune mesure contre lui. " `abdul-rahmân b. `awf, qui n'avait pas oublié sa part de responsabilité dans l'élection de `othmân, était lui-même mécontent des agissements de ce dernier, et on lui attribue la première dénonciation de l'irrespect de la loi affiché par le calife. un beau chameau faisant partie de la zakât d'une tribu bédouine fut offert comme une rareté par le calife à l'un de ses proches parents. `abdul-rahmân, scandalisé par le détournement des biens religieux destinés aux pauvres, mit la main sur l'animal, l'égorgea et en distribua la viande entre les gens. la révérence personnelle attachée jadis au successeur du prophète de dieu laissa la place désormais au manque d'égards et à l'irrespect". "même dans les rues, `othmân était accueilli par des cris lui réclamant de déposer ibn `Âmir et `abdullâh ibn abî sarh, l'impie, et de s'écarter de marwân, son principal conseiller et confident". " `amr (b. al-`Âç), qui était devenu un mécontent notoire depuis sa déposition, est présenté comme parlant à othmân, et bien en face, outra eusement et othmân est présenté comme lui rendant la monnaie de sa pièce en le traitant de pou dans ses vêtements."
il ne serait pas déplacé de citer ici, du long chapitre des charges contre `othmân, une liste des reproches plus marquants du grand public.
1. d'avoir fait revivre certaines coutumes que le prophète avait pris soin d'abolir.
2. d'avoir violé les enseignements et les pratiques du prophète en accomplissant les prières de mina à `arafât.
3. d'avoir agi en violation des précédents d'abû bakr et de `omar en s'asseyant sur la marche supérieure de la chaire place que seul le prophète avait l'habitude d'occuper.
4. le fait d'avoir réhabilité et fait revenir al-hakam et marwân qui avaient été bannis par le prophète (abul-fidâ').
5. d'avoir commis le sacrilège de brûler les manuscrits sacrés du coran.
6. d'avoir offert à ses proches des cadeaux faramineux, soutirés des biens religieux destinés aux pauvres.
7. d'avoir démis de leurs fonctions de vénérables compagnons du prophète pour mettre à leur place ses propres proches impies.
8. d'avoir maltraité `ammâr b. yâcir, un vénérable compagnon du prophète.
9. d'avoir maltraité et banni le pieux abû thar, le compagnon favori du prophète, dans un endroit désert où il mourut dans le besoin, son allocation ayant été supprimée.
10. d'avoir maltraité `abdullâh b. mas`ûd et d'avoir coupé son allocation.
11. d'avoir banni de kûfa, mâlik al-achtar et ka`b.
12. d'avoir banni `obaydah b. samit pour avoir déchiré l'outre à vin apportée à mu`âwiyeh. (târîkh al-khamîs; a1-imâmah wal siyâsah).
13. d'avoir accordé à ses proches l'utilisation exclusive de l'eau de pluie rassemblée dans des réservoirs pour l'usage commun. (ibid)